Entretien avec Pierre Willequet

Suite à la publication de son livre “Le Vide Spirituel”, nous avons eu le plaisir de rencontrer M. Pierre Willequet. Celui-ci nous a accordé un entretien pour nous permettre de découvrir son ouvrage et nous donner plus de détails sur sa réalisation.

M. Willequet, vous publiez aux Editions Romaines votre dernier ouvrage, Le vide spirituel et la dialectique âme/esprit. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans une telle réalisation ? Peut-on y lire un signal d’alarme lancé à l’Occident ?

Non. Je n’aurais pas cette prétention. Un individu plongé quotidiennement dans la confrontation et la réflexion sur la psyché individuelle, comme l’est le psychanalyste, a certes accès à une vision un peu synthétique de ce qui se joue dans la société actuelle. Ce n’est pas pour autant qu’il peut prétendre embrasser et comprendre la globalité des enjeux qui secouent et traversent l’Occident en tant que tels. Il n’empêche que ce que je constate au quotidien, c’est un réel désarroi de la plupart de nos contemporains, notamment et surtout autour de la question du sens. La question du sens de la vie, la question du sens de l’incarnation dans ce corps et dans cet être-là durant les décennies qui nous sont imparties par l’existence. Effectivement, il y a une sorte de désorientation que je pourrais qualifier de « généralisée » qui parcourt et habite un nombre croissant d’individus. Je pense notamment aux jeunes patients qui viennent me voir, de plus en plus nombreux, et qui manifestent souvent, de manière indéniable, une telle désorientation. C’est donc en partie en réponse à ce désarroi et à cette désorientation que je me suis lancé dans l’écriture de cet ouvrage.

Vous êtes psychanalyste, comment a évolué votre perception de cette profession avec les années ?

La question est importante, car ma perception de la profession a énormément évolué durant ces dix ou quinze dernières années. J’ai eu la chance d’avoir pour premier analyste un proche disciple de C. G. Jung lui-même. C’était un homme exquis, d’une culture magnifique, d’une gentillesse débordante avec lequel j’ai eu la chance d’effectuer un très beau parcours. A l’époque, toutefois, la profession était auréolée d’une sorte d’aura d’impeccabilité. C’est-à-dire qu’il y avait une sorte d’a priori culturel, c’est-à-dire une croyance, selon lequel la psychanalyse avait été la seule démarche capable d’embrasser et de toucher, par sa théorisation, la vérité du sujet et, d’une certaine façon, la globalité des problématiques qui se proposaient au destin humain. Nous en sommes loin aujourd’hui. Tout comme les professions médicales, le métier d’analyste s’est largement banalisé, pour ne pas dire vulgarisé. Et nombre de critiques, extrêmement virulentes et souvent très pertinentes, ont été formulées à l’encontre du corpus théorique façonné par les pères fondateurs. Tout cela s’est donc fortement fragilisé, et c’est très bien comme cela. Je reste néanmoins persuadé que le processus proposé – ce qu’on appelle le setting – reste indémodable et, de ce fait, essentiel. C’est-à-dire la création d’un espace de rencontre privilégié et protégé entre deux sujets avec pour projet ce que Heidegger appelait un réel et authentique dévoilement. Ce dévoilement me semble être le cœur même du processus, tant du côté du patient que de celui de l’analyste. Et cela, je pense que c’est extrêmement nouveau : à mon sens, l’implication analytique est désormais le noyau du processus. Dans cette mesure, l’implication du praticien, qui demande à être constamment revisitée, redéfinie, réaménagée est essentielle. Et relativement « révolutionnaire ». Son corps à corps avec la problématique et les souffrances du patient me semble aujourd’hui mis en jeu et souligné par nombre de mes confrères. C’est, en tout cas pour moi, le cœur de la démarche et un réel noyau de réflexion sur mon métier. Je pense qu’un travail analytique « efficace » (le terme mériterait d’amples développements) implique, de la part du professionnel, un engagement radical qui se révèle, par les temps qui courent, tout à fait indispensable.

Une grande part de vos publications s’applique au rêve comme source d’information sur la connaissance de soi. Pensez-vous que l’interprétation du rêve, qui est un thème qui attire beaucoup d’amateurs, soit une discipline qui ait parfois manqué de rigueur ?

Le travail avec le rêve est à mon sens un véritable art. C’est-à-dire qu’il y faut, non pas la naïve clé des songes à laquelle on pourrait se référer dans certains ouvrages, mais bien une pratique de la rencontre avec autrui qui amène, inévitablement, à la pratique de la rencontre avec ce qu’on nomme en jargon analytique les archétypes. C’est-à-dire avec des lignes de forces significatives, des lignes de forces immémoriales, des mouvements profonds qui orientent et qui parfois possèdent la conscience subjective, la conscience du sujet. Souvent, de par cette espèce de curieuse possession par ces forces, le sujet se sent véritablement habité par quelque chose qu’il ne maîtrise absolument pas et par lequel il se sent « rapté ». Ce que montre le rêve, ce sont les différentes formes, tournures, astuces que peut prendre ce raptus. Bien sûr, il ne montre pas que cela, mais il souligne à sa manière ce qu’on pourrait appeler les formes d’aliénations dans lesquelles s’enfonce le patient. Dans cette mesure, le travail sur le rêve nécessite une largeur de perspective qui, effectivement, implique elle aussi non pas forcément une rigueur, mais en tout cas une ampleur de connaissances, d’expériences qui font que ce travail demande effectivement un véritable et long apprentissage – comme tout art véritable en demande également. Il est donc absurde, lorsqu’on prétend interpréter les productions oniriques (les rêves, donc), d’imaginer que l’on puisse appliquer à tous la même grille d’interprétation. Chaque être étant rigoureusement et irrémissiblement particulier, ses productions le seront tout autant et mériteront, de la part du praticien, une oreille tout aussi particulière et capable de le resituer dans un contexte unique, ne pouvant être assimilé à aucun autre. Dans cette mesure, les mirifiques clés des songes peuvent allègrement être déposées dans la poubelle ou efficacement être recyclées à la déchetterie.

La psychanalyse est souvent associée à un athéisme profond. Comment réagissez-vous à cette affirmation ?

En étant un peu triste. Mais historiquement, et du côté de Freud notamment, les textes sont effectivement tout à fait explicites. Il a sévi, et il sévit encore chez mes collègues freudiens ou lacano-freudiens (exceptions mises à part) une sorte d’a priori selon lequel toute forme de religiosité est un leurre. Avec une telle posture, on passe rigoureusement à côté de la question. Et notamment de celle concernant la spiritualité. Je m’explique rapidement : il y a, dans la conception athéiste, une énorme confusion entre l’affiliation à une religion, à un corps institué doctrinal – en d’autres termes l’adhésion à un système institué et, par ailleurs, ce qu’on pourrait appeler l’expérience religieuse ou ce que Otto et Jung appelaient l’expérience du numineux. Cette confusion a fait que tout ce qui était du domaine du religieux a été stupidement assimilé à de la croyance, alors que dans un nombre incroyable de cas il s’agit, non pas de cela, mais d’éprouvés, de vécus, de rencontres ! La confusion est donc délétère. Elle amalgame un fonctionnement psychique qui peut rapidement se figer dans une bigoterie frileuse ou un fanatisme imbécile à une expérience ou un éprouvé dont l’intensité et la véracité sont strictement indéniables. J’en ai longuement discuté dans mon précédent ouvrage L’ego face au divin. Dans cette perspective, mélanger adhésion sécurisante et brûlure du sacré, amalgamer ces deux ordres de réalité me semble extrêmement préjudiciable à toute forme de perspective relative à ce que le monde spirituel peut nous apporter comme éclairage sur les profondeurs psychiques de l’être humain.

Comme bien des penseurs, vous mettez en évidence les méfaits de la perte de repères. Comment relisez-vous le concept de liberté suite à cette disparition ?

La question est compliquée. Lorsqu’on demandait à Lacan ce qu’il pensait du concept de liberté, il avait un petit rire cynique qui en disait long sur sa manière de comprendre et de percevoir la notion. J’essaie moi d’être le moins cynique possible, car je ne pense pas qu’il s’agisse là d’une position très constructive. La liberté, à la lumière de votre question, c’est à mon avis le chemin étroit entre des formes extrêmement contraignantes qui viennent nous habiter ou nous coloniser. La liberté, dans le travail analytique, est assimilée à la conscience. A l’émergence et au développement de celle-ci. Jung l’a constamment répété : l’individuation, le « devenir soi » nécessite le développement et la différenciation de la conscience. Or, ce que celle-ci comprend de son développement, et grâce à ce développement, c’est qu’effectivement elle se situe dans un univers de contraintes extrêmement coercitif. Et que cet univers contraignant laisse finalement peu de marge de manœuvre à un parcours où l’on se sent et où l’on se sait libre de faire ou de penser ce que l’on fait ou ce que l’on pense. Donc, la liberté est à mon avis un concept indispensable mais à manipuler avec d’infinies précautions. Elle ne peut être que le fruit d’un véritable labeur.

Vous présentez l’exercice de l’analyse comme un exercice spirituel selon certains critères bien précis. Pensez-vous que cela puisse entièrement suffire à combler le vide spirituel moyen de nos générations ?

Certainement pas. Et j’y insiste : certainement pas. Mais il me semble que dans l’attirail inventé par les humains dans le domaine spirituel – sous toutes les latitudes – et qui inclut bien sûr des pratiques aussi disparates que la prière, l’invocation, la méditation, la récitation de mantras, le chant, le recueillement, la pratique du silence et ainsi de suite, dans tout cet attirail, il apparaît que certaines formes de verbalisations sont indispensables. Et ceci est particulièrement vrai en culture chrétienne ou occidentale où le Verbe est constamment évoqué. Par ailleurs, ce que j’essaie de montrer dans ce livre, c’est qu’effectivement les conditions proposées par l’analyse sont des conditions qui ressemblent étonnamment à ce que les grands exercices spirituels de nombreuses traditions ont proposé. C’est-à-dire, notamment, une suspension des contraintes collectives, sociétales. Dans l’analyse, on va durant une ou plusieurs heures par semaine, s’extraire du cadre quotidien, du cadre des contraintes professionnelles et familiales, pour réfléchir, ressentir, écouter ce qui, du dedans, existe et tend, ou souhaite s’exprimer. De ce point de vue-là, et même si c’est en Occident que cela s’est le plus développé, on trouve un tas d’exercices similaires, notamment dans le bouddhisme ou dans le judaïsme, où existent ces joutes verbales au cours desquelles le pratiquant s’exerce à tenter d’exprimer, d’affiner une pensée qui se cherche, en vue de comprendre le monde dans lequel on s’insère et qui est tellement incommensurable et si tragiquement mystérieux.

Vous défendez l’idée selon laquelle la spiritualité – quelle qu’elle soit – est une démarche qui demande beaucoup de discipline, d’effort et de persévérance. Allez-vous jusqu’à trouver dangereux la présentation simpliste que certains courants font de la spiritualité, simple connaissance de soi tournée sur soi-même ?

Je pense que vous faites allusion, là, à nombre de mouvements qui ont fleuri après 1968 où, effectivement – j’en étais – il y a eu une sorte de quête effrénée autour de l’idée de « libération ». Libération des mœurs, libération sexuelle, libération par rapport à l’autorité et ainsi de suite. Il est évident qu’un tel foisonnement de mouvements devait et a été largement récupéré par un consumérisme endémique, et notamment un consumérisme spirituel – les sectes en sont un magnifique exemple. Nombre de petits malins se sont fait de jolies fortunes sur la crédibilité de personnes désemparées et sur l’angoisse de leurs contemporains. Là, oui, je m’insurge effectivement de façon très ferme contre ce type de démarche qu’on peut, en gros, situer sous le label du New Age – même si, dans cette mouvance, tout n’est pas à jeter, loin de là… Dans la quête spirituelle telle que je la conçois, telle que je la ressens et telle que je la vis, il y a – et c’est quelque chose que je répète souvent aux patients – une dimension du travail d’arrache-pied. Pour le dire autrement, la gratification escomptée exige une implication et un engagement qui sont sans commune mesure avec ce qu’on pourrait imaginer comme type de confort envisagé par nombre de démarches actuelles de « développement personnel ». En réalité, la quête spirituelle est extrêmement inconfortable, car elle vise essentiellement à remettre en question les fondamentaux égotiques, les fondamentaux du moi. Or, le moi est construit pour trouver la sécurité et s’y maintenir par la répétition. C’est-à-dire pour demeurer dans une sorte de statu quo qui, constamment, le rassure. Il est évident que toute démarche spirituelle « authentique » va s’inscrire dans une nécessaire opposition à la sécurisation subjective. Et ça vous le trouvez dans tous les grands textes des traditions les plus profondes – dans la Bible, bien sûr, vétéro ou néotestamentaire – où effectivement, il est énoncé qu’il est nécessaire de se déposséder totalement des acquis antérieurs pour suivre la voie proposée ici par le Christ, là par le Bouddha, ou par tout autre « éveillé » ayant rayonné dans l’histoire du monde. Donc, bien sûr, pour répondre de manière très claire à votre question, je serais très vigilant par rapport à des démarches un peu simplistes, un peu légères, qui prétendraient offrir une sorte de libération à des clients un peu trop crédules et prêts à payer beaucoup d’argent pour obtenir cette libération probablement très factice.

Malraux disait : « Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas », qu’en pensez-vous ?

Ecoutez, là aussi, je n’ai aucune prétention à parler au nom du siècle. Ce que je constate une fois encore c’est que nous sommes dans une période de grande désorientation, de grand désarroi. Ceux-ci ne sont pas des phénomènes préjudiciables en soi, mais ils posent des questions. Ils posent la question du sens. Du sens de la vie qui, jusque là, nous avait été présenté comme relevant surtout de l’économique. L’économie, la consommation, le rapport aux biens matériels, à la possession, c’est quelque chose qui s’est énormément développé tout au long des 19ème, 20ème et début du 21ème siècles de manière non discutable – et non discutée. C’est tout cela qui est maintenant rebattu. C’est tout cela qui doit maintenant être repensé. Car nombre de nos contemporains se rendent compte que ce n’est pas parce qu’ils possèdent qu’ils trouvent un apaisement ou une réponse à ce qui, du fond de leur être, demande à être entendu, notamment en termes de questionnement : « qu’est-ce que nous faisons ici ? » Donc, il s’agit sans doute d’une question immémoriale, qui remonte à la nuit des temps – on la trouve parfaitement formulée dans l’Apologie de Socrate, par exemple – et les réponses que l’on peut y apporter à l’heure actuelle sont des réponses qui, de toute évidence, rejoignent la vie spirituelle. Cette dimension, j’essaie d’en parler le plus clairement possible dans mon livre sans vouloir la cantonner à une tradition ou à une religion spécifiques. Je pense que la spiritualité, au sens où en parle notamment Foucault, est une dimension transversale qui parcourt les civilisations, qui traverse les courants religieux, qui jalonne l’Histoire et qui s’articule autour d’une question fondamentale qui est celle que je tends à préciser de façon systématique, à savoir la question du sens.

 

 

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