Entretien avec Sabine Le Blanc, auteur du livre “Le Marché des faux espoirs”

Madame Le Blanc, quel a été le parcours qui vous a menée à développer le diagnostic sur l’Education nationale que vous présentez au début de votre livre : « Le Marché des faux espoirs » ?

Si mon expérience de l’enseignement parmi mes élèves m’a enchantée, malgré un début difficile, celle de la Direction des écoles et l’orientation du Ministère de l’Education nationale m’ont mise en colère. J’ai vu les dégâts psychologiques engendrés par la démagogie des institutions sur mes élèves, qui s’en sont plaints les premiers, en me faisant leurs doléances ! Plus je tenais mon rôle de professeur, avec autorité, rigueur, plus j’osais le cours magistral – tant décrié -, plus ils m’ont manifesté de gratitude, dans leur comportement (assagi), et leurs paroles (galvanisantes). Je ne supporte pas d’entendre ce que la classe politique fait dire aux élèves, qui est l’exact opposé de ce qu’ils pensent. Elle leur dicte ce qu’ils doivent penser de l’enseignement et des professeurs ! Ils veulent de vrais professeurs, qui parlent avec leurs tripes, du charisme, et qui usent d’autorité avec eux. Je n’hésiterai pas à parler de crime contre l’esprit dans notre monde du tout-économique, qui est en train de saboter les fondements de l’école, de l’intelligence critique et de la culture.

Alors que précédemment, les critiques envers Mai 68 émanaient toujours des milieux bourgeois, on assiste peu à peu à une modification du profil des émetteurs de réserves sur ce mouvement. A ce titre, nous aurions deux questions : à quoi attribuez-vous ce changement et pensez-vous qu’il puisse être suffisant pour recadrer l’Education nationale française vers plus de classicisme ?

La médiatisation des problèmes familiaux, intergénérationnels, relationnels au sein des couples, puis scolaires, a fait prendre conscience, à mon avis, de l’erreur que la société occidentale a commise avec l’idéologie de 68 : les révoltés des barricades ont pris le pouvoir, sont aujourd’hui des bobos ou chefs d’entreprise, « casés », et les héritiers de 68, leurs enfants, privés d’emploi, bardés de diplômes qui les ont conduits à être surqualifiés (c’est-à-dire trop chers à l’embauche), sans retraite prévue quand leur tour sera venu de regarder en arrière… Les milieux non bourgeois ont un sentiment amer de n’avoir pas bénéficié de la libération tant espérée. Et pour cause, le combat à mener n’était pas politique, mais métaphysique, voire spirituel…

Je n’ai aucune idée des perspectives de l’Education nationale. Pour le moment, elle persiste à nier sa propension à la démagogie, à l’abaissement des exigences et du niveau, pour rassurer parents et élèves dans un contexte de crise sans précédent. Tant qu’elle continuera à verser dans le clientélisme auprès des familles, la situation empirera, le malaise scolaire…aussi. Je suis inquiète de l’emprise de la loi du marché, qui fait tomber toutes les limites, toutes les exigences, jusqu’à la crédibilité des diplômes.

Les religions sont fortement décriées en France ou en Belgique dans leur présence dans la sphère publique. Quelles conséquences pensez-vous que cette politique puisse avoir sur les jeunes en quête de signaux clairs et d’autorité affirmée ?

Désastreuses. Je peux le prouver, pour les avoir enseignées pendant une dizaine d’années, auprès d’étudiants provenant d’une année d’université infructueuse, de tous horizons. Destinés à être des financiers, des commerciaux, ils n’avaient que faire de la religion. D’année en année, j’ai assisté à ce que j’appelle des « miracles discrets », qui m’ont donné le courage de rester dans la structure maffieuse où j’enseignais : surpris, atterrés, mes étudiants découvraient ce que leurs textes religieux disaient vraiment, le formidable instrument de libération spirituelle qu’ils expriment, au-delà de tout aspect cultuel… Ils m’assaillaient de questions, exprimaient leurs peurs de la modernité telle qu’on nous la vend, parce qu’ils s’estimaient en confiance avec moi. Les priver d’enseignement des religions, c’est les couper de leurs racines, c’est leur montrer une culture occidentale qui renie ses racines judéo-christiano-arab. C’est soumettre, abandonner les jeunes à l’air du temps (la consommation, les diktats de la mode), au détriment de leur vie intérieure, dévitalisée. Je me souviendrai toujours d’une étudiante me remerciant, devant toute la classe : « merci Madame de nous enseigner les religions… Personne ne le fait. »

D’aucuns parlent de la recrudescence des sectes. Pensez-vous que ces mouvements puissent vraiment attirer beaucoup de monde, alors que leurs messages prônent souvent des systèmes « new age » qui accentuent encore le relativisme des valeurs ?

Il faudrait me citer des noms de sectes précises… Parce qu’étymologiquement, une « secte » n’a rien de dangereux ni de péjoratif. Chaque prophète et ses disciples, dérangeant l’ordre établi, se revendiquaient comme secte (y compris Jésus). Une certaine pratique de la religion officielle, s’apparente à une secte, quand il est interdit de la contester malgré ses errements… Je regrette que tout ce qui dérange l’establishment, l’ordre établi, soit catalogué comme « secte » aujourd’hui, au sens péjoratif. C’est une pratique digne du terrorisme intellectuel. Les véritables sectes sont protégées par les politiques, et ce qui libère du carcan est qualifié de secte dangereuse… Que l’on commence par définir une charte de la secte dangereuse, à distinguer de la charte des groupes alternatifs, qui se réclament d’une tradition antérieure (comme le gnosticisme, par exemple, premier par rapport à ses détracteurs qui formèrent les premières hérésies. Et non pas l’inverse…). Les « sectes », donc, ne menacent que le pouvoir des politiciens, et n’attirent à elles, pour les groupes qui embrigadent les foules jusqu’à menacer leur intégrité physique et mentale, que des individus déjà très perturbés. C’est à leurs propres troubles psychologiques que ces adeptes doivent remédier, avant tout embrigadement… Si j’osais, je dirais même que cette chasse aux sectes ne vise qu’à détourner l’attention des citoyens de la manipulation de nos politiciens. Personne ne les chasse, eux…

Comment interprétez-vous les messages de jeunes qui disent « se recréer une famille » sur la base de leurs propres relations sociales ?

Il vaut mieux se « recréer une famille » que de la perdre ou de ne pas en avoir du tout… Mais est-ce la panacée ? C’est symptomatique surtout : une perte de repères familiaux de taille. Les enfants sont élevés par des étrangers, c’est-à-dire des nounous, et « croisent » leurs parents, absents. On nous a vendu la liberté comme un travail pour les deux parents, femmes comprises. Mais qui élève les enfants ? S’élèvent-ils tout seuls ? Comme du chiendent ? Ou les confie-t-on à plein temps à d’autres ? Il n’est pas question ici de position rétrograde. C’est un constat. Les jeunes grandissent avec des carences affectives, dont peu ont conscience. Et l’amour dans tout ça ? On n’entend plus parler que de carrière, de loyer à payer. Un juste milieu doit et peut être trouvé, pour « assister » ces jeunes au cours de leur existence. Le gîte et le couvert sont une chose, mais ce n’est pas suffisant… Enfin, on ne peut remplacer un père par un « pote » ; une mère par sa meilleure amie. L’écart des générations est vital, structurant, parce que la lignée parent/enfant est verticale. Ca vient d’en haut… Ca change tout.

Puisque l’éducation a pour but (en théorie) de former les jeunes pour les rendre aptes dans leur société – dont une des propriétés est d’avoir une culture, pouvons-nous vous demander comment vous définiriez le mot si souvent galvaudé de « culture » ?

Enfin, le tabou est levé ! : la culture, déjà, n’est pas le divertissement, le Trivial Poursuit à l’école, ni les QCM. La culture non marchande, digne, indépendante de l’air du temps, est ce qui donne des repères dans le temps, pour pouvoir saisir des rapports de cause à effet. Elle met entre parenthèses le monde de l’action, pour prendre du recul, de la hauteur de vue, et juger ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elle est censée affiner le sens critique, pour ne pas épouser les diktats d’une société, pour devenir…libres. Mais est-ce l’intérêt de sociétés marchandes qui veulent des êtres soumis, malléables, et corvéables à merci ?…

Comment voyez-vous l’évolution de la perception de la mort dans notre société, alors que le marché trouve une clientèle de plus en plus grande dans tous les produits vantant l’éternelle jeunesse (tant dans les cosmétiques que les loisirs, d’ailleurs) ?

C’est par ce biais qu’une amélioration générale peut s’opérer dans notre société. Le niveau de conscience de ceux qui ne gouvernent pas s’élève : de plus en plus cherchent la spiritualité, pratiquent la méditation (le Québec la pratique en entreprise), ouvrent les yeux, et agissent pour que ce système change, exactement à l’image du film, tant ovationné, « Matrix ». Je veux dire par là que la quête de spiritualité, de retraites, le ras-le-bol envers le consumérisme, le retour au naturel, sont une façon d’apprivoiser la mort comme une amie, une rédemptrice, et non plus comme une ennemie. On réalise que pour mieux vivre, il faut intégrer la réalité psychique de la mort, ne serait-ce que pour faire des projets, limités dans le temps. En ce qui concerne les rapports amoureux, j’entends de plus en plus d’hommes lassés des bimbos, de la quête de la perfection physique, assoiffés d’authenticité, quitte à réviser à la baisse leurs critères esthétiques. Ils en sont revenus, et savent que la quête de l’éternelle jeunesse chez leurs comparses cache des dysfonctionnements psychiques et relationnels douloureux à vivre. Nous en sommes de moins en moins dupes. La chirurgie esthétique, à long terme, ne résout pas le manque d’estime de soi, qui est avant tout psychique…, et qui finit toujours par tarauder à nouveau ceux et celles qui se sont fait opérer.

« Le marché des faux espoirs » présente, notamment, la contradiction des désirs des hommes qui revendiquent tantôt le droit à la vie, tantôt le droit à la mort. N’est-ce pas le témoignage que les individus ont perdu le juste rapport de leur existence avec le réel ?

La réponse est en effet bien exprimée dans votre question. Cette contradiction exprime une confusion entre la vie et la mort ; on n’en perçoit plus les frontières. Les prouesses technologiques atteintes aujourd’hui, la longévité que nous pouvons atteindre désormais, nous ont fait fantasmer une possible suppression de la mort elle-même… Or une vie sans fin est un rêve, une non-vie, une velléité où rien n’est vécu puisque indéfiniment différable. Telle une mort, où rien ne se passe. A force de mal vivre, on peut en venir à souhaiter la mort pour abréger ses tourments, comme si nous allions jouir de cet apaisement, vivants après la mort qu’on a réclamée… C’est en réalité un appel désespéré à la spiritualité, seule pourvoyeuse d’éternité. C’est à chacun d’en prendre conscience, et de ne pas se laisser détourner d’une telle aspiration, légitime, par de pseudo-techniques mortifères.

Quel est votre avis sur l’état de la démocratie ? Garde-t-elle encore aujourd’hui la noblesse humaniste qu’on lui attribue ?

De ce point de vue-là, je rejoins totalement Tocqueville, dans « De la démocratie en Amérique ». On a beau entendre qu’en Europe, nous n’avons pas à nous plaindre, comparé aux dictatures militaires de certains pays, je ne vois pas en quoi cela doit nous faire accepter pour autant la dictature de la loi du marché, même quand celle-ci s’effondre aujourd’hui. Les dirigeants s’accrochent maladivement à la mondialisation de la finance, de l’euro, des problèmes aussi, et s’enferment dans une impasse. Ce déni sacrifie la liberté de pensée, la créativité, le sens du risque mesuré, au profit d’un système vicié et corrompu, pour sauver des apparences qui n’en sont plus. Bien peu de citoyens en sont encore dupes, plus du tout en accord avec les représentants de leurs gouvernants. La démocratie n’est plus qu’une façade, par définition, au nom du diktat de la mondialisation : là où l’universel sévit, point de contestation. Tant que nous assisterons à des normes de sécurité alimentaire qui s’amenuisent face aux lobbies industriels, lucratifs, tant que nous verrons des campagnes massives, anxiogènes, de vaccination – très contestée par bien des scientifiques -, soucieuses d’écouler un stock d’invendus, contenant mercure et aluminium directement injectés dans le sang, tant qu’un contrôle des populations sévira, et qu’on accusera les lucides d’être paranoïaques, au lieu de démontrer l’inanité de leur prise de conscience, je pense la démocratie morte. Mais qu’elle renaîtra de ses cendres, là où on ne l’attend pas, de manière souterraine. Fort heureusement, tout change, et tout a une limite… Même l’irresponsabilité, l’inconscience, et la cupidité, les pires ennemies d’une démocratie.

Votre livre adopte le parti de la mise en lumière du déroulement d’une déstructuration de la société par le biais de l’éducation. Quelle lueur d’espoir pouvez-vous donner à vos lecteurs ?

Je dirais que l’espoir ne viendra pas d’en haut… C’est aux citoyens, aux parents et à leurs enfants lycéens et étudiants d’agir de concert, de réclamer le retour d’une école du savoir, et pas seulement une antichambre de l’entreprise. Les valeurs de la culture, de l’esprit, loin d’être « abstraites », préparent l’action réfléchie, intelligente, celle du long terme. Mieux, elles donnent du sens aux études entreprises (autre que gagner de l’argent), du sens à sa vie, à l’existence. A force de façonner des financiers sans âme, c’est notre monde qu’on est en train de perdre. Le seul espoir, qui peut sembler maigre, mais qui a pourtant une puissance sous-estimée, c’est la prise de conscience que nous sommes tous les artisans de notre vie, comme de la vie collective. Nous sommes tous reliés, de manière invisible, par un champ émotionnel, par la pensée, et que sais-je encore d’autre. Le changement, l’amélioration ne viendra certainement pas de nos institutions, pas davantage de nos politiciens. Mais « d’en bas », de personnes éveillées, qui feraient bien de cesser de croire qu’elles sont seules… L’ère du Verseau que nous entamons, c’est aussi ça : une levée des boucliers invisible.