Entretien avec Guillaume Tourniaire, chef d’orchestre

Guillaume Tourniaire

Guillaume Tourniaire

Sans difficulté, on comprend le rêve d’un enfant de maîtriser la musique. Mais comment se construit en revanche le désir de la direction d’œuvres musicales ? Quel est votre parcours à ce sujet ?

Je me souviens, étant enfant, je chantais soprano dans un chœur amateur mixte tous les samedis après midi. Dès la fin de la répétition, je ne songeais qu’à une seule chose… voir arriver le samedi suivant. Habitant en milieu rural, je n’avais pas même eu l’occasion d’entendre un concert symphonique « live ». Mes parents n’avaient pas de culture musicale classique. Mais j’avais un si grand plaisir à partager ces moments extraordinaires de répétitions, que l’idée d’en faire mon métier est venue très tôt, et de façon très naturelle. Plus qu’un plaisir purement musical, c’est avant tout la communion de plusieurs personnes autour d’une œuvre qui est, je crois, le moteur principal de ma passion pour la direction. Plus tard, au cours de mes études pianistiques, j’ai ressenti le même sentiment à l’égard du répertoire solistique. Malgré son immense richesse, il me semblait qu’une dimension y manquait… toujours cette envie de partager…

Quels sont les grands professionnels de la direction musicale qui vous ont inspiré, qui ont guidé votre passion ?

Je parlais de mes origines rurales. La culture vivante n’arrivait pas, ou si rarement dans ma Provence natale… Le disque et la radio étaient les seuls moyens de toucher à l’actualité musicale. Enfant, je me souviens d’avoir régulièrement économisé tout mon argent de poche pour pouvoir m’acheter les disques que Michel Corboz enregistrait chez Erato. Ainsi, j’écoutais en boucle, son interprétation des Vêpres de Monteverdi, ou de la Messe en si mineur de Bach… Plus tard, je suis parti étudier la direction au Conservatoire de Genève pour rencontrer cet immense musicien – et je pèse mes mots ! – qui m’avait tant fait rêver dans ma chambre ! Avant qu’il ne devint mon maître puis mon ami, je découvris dans ses cours et dans sa façon de diriger, avec quelle foi il percevait la musique avant tout comme la quête d’une communion plus que celle de la perfection. Je n’ai pas eu la chance hélas de pouvoir rencontrer ou écouter autrement qu’en disque Carlos Kleiber ou Leonard Bernstein, mais avec eux aussi, la musique dépasse très largement l’univers artistique pour rentrer dans celui du spirituel…

Construire une carrière dans un milieu artistique est toujours difficile et on ne peut pas vraiment parler de « plan de carrière ». Pour autant, quels sont vos objectifs professionnels à cinq ans ?

Je me lève chaque jour en pensant que j’ai une chance extraordinaire de pouvoir toucher à la direction, d’en avoir fait mon métier. Ensuite, j’essaie avec toute mon âme d’honorer cette chance. Si demain l’on trouve que j’ai quelque chose à apporter aux autres, on viendra me le demander. C’est là très sincèrement mon unique objectif.

Comment vit-on la direction d’un orchestre sur scène : vit-on chaque instrument en même temps, ou bien garde-t-on une distance nécessaire pour guider toutes les notes ?

Aime-t-on plus intensément une personne en étant plus loin d’elle, ou en essayant de comprendre aussi ce qui nous dérange en elle ? Je compare souvent le chef et ses musiciens à une centrale solaire. L’énergie nous vient de la partition. Les musiciens sont autant de miroirs que le compositeur a imaginés, et le chef est celui qui oriente à sa façon les miroirs pour que tous les faisceaux brillent ensemble. Il est aussi celui qui reçoit chacun des faisceaux lumineux. Comme le cœur de la centrale, il ne produit rien à lui seul, mais il est celui par qui tous les faisceaux convergent. Je puis vous assurer que lorsqu’on dirige, on brûle !!!

Lorsque l’on creuse un peu votre parcours professionnel, on constate que la direction d’orchestre que vous opérez ne lésine pas sur les différents genres. Vivant ces musiques de l’intérieur, qu’aimeriez-vous répondre à ceux qui dénigrent les musiques contemporaines par rapport aux grands classiques des siècles passés ?

Si l’on me donne à lire un poème extraordinaire dans une langue que je ne maîtrise pas, je dirai bien vite que je ne comprends rien. Si par contre je prends la peine d’étudier cette langue, ou de chercher une traduction du poème, je pourrai m’en faire une idée. Qu’est ce que la crainte de la modernité, sinon être confronté à notre ignorance ?

Quelques points saillants de votre carrière vous entraînent à diriger des œuvres peu connues. Est-ce un choix délibéré ? Vivez-vous comme une opportunité d’ouvrir ainsi les oreilles des mélomanes à des compositions plus discrètes ?

Est-on plus discret parce qu’on a une plus petite voix ? Déclare-t-on son amour en hurlant ? N’admire-t-on pas la démocratie, qui célèbre l’importance de chacun ?.. Oui, plus qu’un choix délibéré, plus qu’une opportunité, c’est une nécessité que d’ouvrir ainsi et d’abord mes propres oreilles, avant de colporter éventuellement le fruit de mes recherches…

Tant avec « Hélène » qu’avec les pièces de Chausson et Vierne, vous poussez l’audace jusqu’à enregistrer des pièces qui n’ont encore jamais connu le support CD. Entre la responsabilité d’être à la direction des « grandes premières » de ces œuvres et la liberté d’écoute que le public peut ressentir sans pouvoir comparer votre direction à d’autres, quel sentiment prédomine ?

Je crois qu’il m’importerait peu d’être le premier, si je n’étais pas convaincu par la qualité des œuvres que j’ai eu la chance de découvrir, et l’honneur d’enregistrer. Je puis vous assurer que j’ai lu des dizaines et des dizaines d’œuvres pour lesquelles je n’ai pas éprouvé d’éblouissement particulier, et donc pas de besoin de les faire découvrir en les enregistrant. Et pour évoquer ou démentir cette possible peur de la comparaison, j’ai enregistré la musique de scène de Peer Gynt de Grieg, répondant à ce même besoin de faire connaître à ma façon une des œuvres les plus enregistrées du grand répertoire.

Vous avez en commun avec les éditeurs, d’une certaine manière, le fait de pouvoir aborder une œuvre établie de manière créative, votre rôle étant ici la direction. Pensez-vous que la façon de diriger des orchestres peut être influencée par des modes ? Dirigerait-on aujourd’hui une œuvre de la même manière qu’il y a vingt ans, par exemple ?

Je ne sais si l’on devrait parler de mode ou bien plutôt d’époque, mais vous avez raison, l’interprétation, ou la lecture d’une œuvre évolue. En cela, la musique est sœur des autres arts. Ecoutons les intonations des acteurs ou des journalistes des décennies passées. Celibidache disait que le tempo n’existait pas, qu’il dépendait toujours de l’acoustique d’une salle, de la beauté du son des musiciens, de leur virtuosité le jour du concert. Mahler ne cessait de corriger ses œuvres à chaque répétition… il n’attendait pas que des habitudes s’établissent et se défassent pour faire évoluer lui-même la lecture des ses propres œuvres (et d’ailleurs des œuvres de ses collègues dont il modifiait aussi les orchestrations…) Ne disait-il pas que toute tradition n’est que « Schlamperei » (du travail bâclé, de la foutaise)?

Alors que l’on attribue souvent à la musique la vertu d’être une langue universelle, quel éclairage votre point de vue de directeur d’orchestre peut-il apporter à cet adage ? Dirigera-t-on de la même manière dans deux régions du globe différentes ?

Mais l’on ne dirigera pas non plus deux fois exactement de la même manière avec le même orchestre ! Prenez notre planète. Selon que vous la regardez depuis le sol, ou depuis le ciel, en plein jour ou dans l’obscurité, elle vous paraîtra différente, et pourtant elle est une et unique. Je voudrais être très modeste, et comparer mon rôle à celui du pilote ou de l’éclairagiste (mais qui sont-ils !) qui nous permettent de changer notre vision du monde… mais ce monde reste malgré tous mes prétendus éclairages un et universel…

Depuis quelques années, bien des nations occidentales tentent de diminuer l’image élitiste de la musique classique « traditionnelle ». La promotion du métissage culturel est forte dans ses pays. Pensez-vous que cette politique de métissage puisse s’adapter au registre classique ? N’y a-t-il pas un risque de voir à terme rejetées les grandes compositions d’antan dont l’écoute ne serait plus adaptée à la « culture » de demain ?

La musique classique n’est ni classique, ni traditionnelle, ni élitiste. On devrait l’appeler « musique écrite » par opposition à la musique improvisée, et en ce sens elle est forcément plus savante, puisqu’elle peut être pensée, élaborée, corrigée. Je ne vois pas vraiment pourquoi certaines chansons très belles et très anciennes ne sont pas classées dans la musique classique… D’ailleurs Brahms ne s’est-il pas inspiré de musiques métissées, folkloriques, pour écrire ses Danses hongroises, Stravinsky n’a-t-il pas puisé dans le répertoire populaire russe pour écrire Petrouchka ? J’ai peur que nous ayons fait fausse route depuis quelques dizaines d’années en matière de création musicale, en nous coupant de la musique dite populaire, et en coupant presque tout rapport entre les musiciens dits classiques et leur public. J’insiste peut-être de façon trop importante sur l’importance de l’échange, mais on ne peut pas dire que la salle de concert soit un lieu où les auditeurs rencontrent les interprètes… Pourquoi tant de distance, pourquoi tant d’interdits ? Lisons La Vie de Rossini de Stendhal, et regrettons la vie qui animait les opéras italiens au XIXe siècle ! Entre temps, la merveilleuse invention de la télévision a fait son apparition. Ce que l’on imaginait être le plus formidable véhicule de culture est pourtant devenu avec grand cynisme, une machine à laver des cerveaux disponibles, prêts à ingurgiter des messages publicitaires… La culture est tout autre chose que du divertissement, et les acteurs de la vie culturelle devraient monter chaque jour en première ligne pour faire partager leur passion. Ecouterons-nous Bach, lirons-nous Ibsen ou Shakespeare, connaîtrons-nous la peinture du Tintoret dans quelques générations ? Oui, bien sûr ! Et si ce n’est pas le cas, c’est que nous aurons disparu…