Entretien avec Marc Luyckx Ghisi, Auteur de ‘La Société de la Connaissance’
Marc Luyckx, vous venez de publier La Société de la Connaissance, une nouvelle vision de l’économie et du politique aux Editions Romaines. Vous y brossez l’évolution depuis la Préhistoire à nos jours de tous les jalons de la civilisation : la perception du pouvoir, les rapports hommes-femmes, la définition de l’économie, celle de l’argent et celle du progrès, la cohésion sociale… Votre parcours, riche en expériences professionnelles et personnelles, vous a permis de décrire ces mutations mais surtout de dégager certaines pistes pour le futur.
Marc Luyckx, pouvez-vous nous rappeler votre parcours et les différentes sphères professionnelles que vous avez fréquentées et enrichies ?
J’ai connu trois phases dans ma vie, presque trois vies assez différentes mais reliées par un fil rouge commun qui est la recherche intellectuelle et spirituelle.
Tout d’abord je me suis préparé à devenir prêtre catholique. Pour cela j’ai d’abord étudié les mathématiques en faisant une candidature en ingénieur civil, car mon père ne voulait pas que je prenne une décision si importante trop tôt. Mais à 20 ans après la candidature ingénieur j’ai obliqué vers la philosophie et la théologie. J’ai été ordonné prêtre catholique et envoyé à Rome pour y poursuivre un doctorat en théologie russe et grecque que j’ai terminé en 1972. Douze ans d’Université, c’est beaucoup. Après mes études J’ai travaillé dans un Institut de prospective qui favorisait une réflexion ouverte et transdisciplinaire au service des cadres de l’Eglise catholique. J’ai été chargé ensuite de la formation des laïcs, tout en travaillant dans une paroisse. Une vie bien remplie donc. Jusqu’au jour où j’ai manifesté le désir me marier, ce qui a mis fin à mes responsabilités dans l’église catholique.
Je me suis retrouvé quelques années plus tard, membre d’un autre think thank transdisciplinaire très prestigieux : la « Cellule de Prospective » de la commission européenne, crée par Jacques Delors. J’y ai beaucoup appris. C’est là que j’ai découvert l’ampleur et la profondeur du changement culturel en cours, qui ne semble pas pouvoir être stoppé. J’ai eu la chance de rencontrer dans la monde entier (UE, USA, Chine, Japon, Inde, Amérique Latine, etc.) des intellectuels de très haut niveau : tous confirmaient mes intuitions que nous étions dans un changement de société très important et très profond.
Et quelques années après, me voici Doyen d’une Business School à Zagreb. Et fort occupé par la réflexion et la mise sur pied de systèmes d’éducation qui soient plus adaptés aux demandes de la société de la connaissance. Je travaille pour le moment en Croatie, en Macédoine et en Italie, mais aussi en Inde du Sud où je suis conseiller de l’expérience audacieuse que représente Auroville.
Le monde tel que nous le connaissons arrive, selon vous, à un stade déterminant où l’humanité peut choisir de construire une civilisation plus juste, que vous qualifiez de « transmoderne ». Quels sont les moteurs, mais aussi les freins, de ce scénario ?
Commençons par les moteurs. Il y en a plusieurs. Le moteur principal est le fait que notre civilisation moderne industrielle menace la survie de l’Humanité. Si l’Inde et la Chine se développent selon le modèle industriel axé sur le progrès quantitatif, (plus de changement climatique causé par le CO², plus de béton, plus de suppression de forêts, plus d’extinction d’espèces), il est évident que nous allons rapidement arriver à détruire notre environnement et donc menacer gravement la survie des humains sur la Terre. Notre modèle de société industrielle arrive à bout de course car il n’est pas capable de se donner une vision d’avenir viable et donc soutenable. Les humains sont donc en train de se reprogrammer en silence afin de commencer à vivre autrement, pour pouvoir survivre. C’est cette reprogrammation silencieuse des valeurs de base qui constitue la source la plus puissante du changement. Nous avons été capables de mesurer cette reprogrammation de valeurs au niveau européen avec l’aide d’Eurostat, en 1997. Il y aurait 20% d’européens qui seraient dans cette reprogrammation de leurs valeurs. Et dans ce groupe, 66% sont des femmes. Mais il y a aussi 24% de citoyens des USA qui sont dans le même cas. Nous ne disposons pas de statistiques pour le reste du monde, mais selon mes informations il y aurait la même proportion de « créatifs culturels » un peu partout dans le monde notamment au sein du monde musulman malgré les préjugés occidentaux.
Le second moteur est la fin des valeurs patriarcales qui ont fait l’armature de nos civilisations mondiales depuis plus de 5000 ans. Ces valeurs qui ont permis l’essor incroyable de la science et de la technologie sont aussi à bout de course car incapables de protéger notre boule bleue, notre terre, que nous découvrons fragile. Il nous faut donc ajouter de nouvelles valeurs plus féminines pour nous en sortir. C’est donc la fin des valeurs patriarcales comme système, et le début d’un nouveau cocktail de valeurs incluant des valeurs de respect et d’inclusion qui sont plus féminines. Second moteur, invisible mais puissant et réel.
Le troisième moteur, est constitué par la fin du projet « moderne » qui dirige nos sociétés depuis la renaissance et domine toujours l’économie et la politique mondiales. La modernité a été en son temps un fantastique mouvement de libération qui a transformé fondamentalement la manière de voir de l’homme et de la femme en occident d’abord, puis dans le monde entier. Mais ce projet dont la colonne vertébrale et l’autonomisation de l’intelligence humaine par rapport à tous les obscurantismes, n’a pas les outils nécessaires pour répondre à la nouvelle préoccupation, qui domine le nouvel horizon du 21° siècle : la survie de l’Humanité. Notre projet moderne s’écroule donc en silence car il n’est plus l’horizon des jeunes générations. C’est déjà fini, même si toutes nos institutions et nos universités sont encore pleinement modernes. Le troisième moteur est constitué par les millions de citoyens jeunes ou vieux, femmes et hommes, intellectuels ou non, qui se battent dans le monde entier pour imaginer un monde transmoderne capable de penser sa propre survie.
Le quatrième moteur est économique. C’est le message principal de ce livre. Nous avons en mains les outils économiques pour faire fonctionner le monde de manière durable et socialement inclusive et juste. Ces outils économiques sont des outils très différents des outils industriels. Ils sont déjà utilisés avec énormément de succès par les entreprises de la société de la connaissance. Mais nous constatons malheureusement, que la majorité des acteurs économiques continuent le « business as usual ». Ce non changement de vision est une stratégie économique suicidaire, mais constitue aussi un énorme danger de déboucher rapidement sur un monde Orwellien de manipulation généralisée.
Enfin le cinquième moteur est politique. Nous comprenons de plus en plus clairement que ne pourrons pas solutionner les problèmes collectifs de l’Humanité avec uniquement des Etats Nations obligés de veiller à leur intérêts particuliers. Il nous faut créer un niveau politique nouveau où le Bien Commun supérieur de l’Humanité peut être poursuivi, de manière continue et qui abroge le niveau inférieur si nécessaire et seulement en ce cas. Or ce nouveau niveau politique nous l’avons. Sans le savoir en effet, Jean Monnet et les Pères fondateurs de l’Europe, ont été forcés de créer ce nouveau niveau « européen » qui a réussi parfaitement à rendre la guerre impossible entre les membres de l’Union européenne. L’UE a donc inventé un nouveau niveau politique au dessus des Etats, qui n’est certainement pas un Super Etat, mais qui est chargé d’un niveau supérieur de Bien Commun. En ce cas la suppression structurelle de la guerre. J’ai assisté à une sorte d’ « écolage » des ministres des gouvernements des Etats Membres. Au début ils ne se conçoivent que comme Ministres nationaux en déplacement à Bruxelles. Mais progressivement ils comprennent qu’au Conseil des Ministres de l’Union, ils sont essentiellement des ministres de l’Union Européenne, chargés de veiller à un Bien Commun supérieur. Ils sont appelés à faire un saut qualitatif. Et ce saut se passe souvent, mais cela ne dure pas car souvent, quand l’écolage est fini il y a souvent des élections et… de nouveaux ministres arrivent.
Parlons maintenant des freins. Le frein principal est le fait que personne ou presque personne ne comprend ce qui se passe, puisque personne n’en parle dans la presse et les media. Et donc les gens continuent comme si de rien était, tout en se posant des questions…qui restent sans réponse. Le frein principal est l’absence de prise de conscience au sein des citoyens, même si 20% bougent, il y a quand même 80% qui ne comprennent pas et ont plutôt tendance à voter « sécurité », c’est-à-dire de plus en plus à droite.
Le second frein est principalement constitué par les gouvernements des Etats. Ceux-ci sont en effet programmés sur le modèle Etatique et moderne c’est normal. Mais au sein de l’Union européenne, cela pose des problèmes, au niveau du Conseil des ministres de l’Union. Les gouvernements ne sont dans leur grande majorité, pas capables d’expliquer aux citoyens que l’Union européenne est un nouveau niveau de pouvoir qui permet de veiller au bien Commun de l‘ Union entière, notamment de supprimer la guerre entre les Etats Membres, et d’inventer une politique étrangère la moins violente possible. Ces gouvernements ne comprennent pas non plus que pour résoudre nos problèmes de survie collective il nous faudra aussi au plan mondial cette fois, un nouveau niveau de pouvoir, mais au plan mondial cette fois. Ceci suppose un nouveau niveau de conscience politique, qui n’est pas fréquent au sein des gouvernements actuels de par le monde.
Quelles sont les institutions politiques qui adhèrent à l’évolution de civilisation que vous décrivez ? Qu’en est-il, plus particulièrement, de l’Europe ?
L’institution la plus avancée dans ce changement de paradigme politique est l’Union européenne. Puisque l’Union a engendré un niveau de pouvoir qui dans les domaines qui lui sont réservés est supérieur au pouvoir des Etats. Concrètement les arrêts de la Cour Européenne de justice subrogent les arrêts nationaux. C’est vraiment un nouveau niveau de pouvoir. Même si, comme je l’ai dit plus haut, les gouvernements ne comprennent pas toujours ce qu’ils ont engendré. L’image qui me vient est celle de vingt cinq poules qui ont pondu un œuf d’aigle et ne comprennent pas pourquoi le poussin n’est pas jaune et est grisâtre. Les gouvernements ne comprennent pas qu’ils ont engendré un « animal politique non identifié » comme avait l’habitude de dire Jacques Delors, ou une structure transmoderne comme je propose dans mon livre.
Comme Jean Monnet l’a clairement compris le Conseil de l’Europe et même les Nations Unies sont encore modelées sur le modèle étatique et moderne. Elles n’envisagent pas un nouveau niveau de pouvoir au dessus des Etats, afin de gérer ensemble les problèmes communs de survie de l’Humanité. C’est la raison pour laquelle on parle depuis des années de la réforme de l’ONU. Mais de nombreuses propositions de réforme soit n’envisagent pas de changement de paradigme, soit ne sont pas acceptées par des Etats comme les Etats-Unis qui sont encore totalement modernes et refusent d’envisager le principe même d’ un niveau de pouvoir supérieur à celui de l’Etat.
Dans La Société de la Connaissance, vous nous faites part d’une réceptivité à vos vues très marquée dans les pays de l’Europe de l’Est. A quoi peut-on attribuer ce succès ?
Mon expérience est que l’innovation ne se produit pas souvent au centre du système ancien mais plutôt à sa périphérie. Or passer à l’économie de la connaissance suppose d’envisager une nouvelle manière de gérer l’économie tout en continuant à gérer l’économie industrielle qui est encore présente mais diminue en importance, en termes de créations d’emplois en tous cas. Notre Business school à Zagreb aux marches de l’Union européenne est un excellent exemple de mon propos. Je ne crois pas qu’il aurait été aussi facile de lancer une expérience similaire à Paris ou à Londres.
Quelles raisons vous font croire que la Knowledge Economy sera le fil conducteur de la société transmoderne dont vous exposez la structure ?
La knowledge economy est le fil conducteur de la société transmoderne car elle est tout simplement la partie la plus visible du changement qui s’opère sous nos yeux. Des milliers d’entreprises en UE et dans le monde sont déjà en partie ou totalement dans cette nouvelle manière de voir et de gérer l’économie et elles font des bénéfices. Elles sont parfois, comme en Inde, le moteur principal du relèvement économique de ce continent énorme. Elles engagent en masse. Voire elles ne trouvent pas sur le marché assez de personnel créatif qui puisse jongler avec la technologie.
Nous avons donc en mains les outils économiques du 21° siècle mais le défi qui nous est lancé est de les employer selon la nouvelle vision, selon le paradigme nouveau dont elles sont issues. Sinon les entreprises sont en danger de disparaître au premier choc, comme lors du « dot.com crash ». On a vu de nombreuses entreprises de Silicon Valley disparaître parce qu’elles n’avaient pas assez changé de vision et de stratégie. Elles ont disparu car elles n’avaient pas la possibilité d’engranger des acquis immatériels capables de compenser les pertes financières. Par contre les entreprises qui se sont adaptées à la nouvelle logique, ont admirablement survécu car elles ont été capables de capitaliser d’énormes acquis immatériels (intangible assets) et de conserver ainsi un bilan très positif.
Pensez-vous que le modèle de civilisation, que vous décrivez comme étant basé sur le mode du partage puisse transcender le problème épineux de la compétition pour la disponibilité en ressources (énergie, matières premières, eau…) ?
Einstein dit souvent que l’on ne peut pas résoudre un problème avec les mêmes hypothèses que celles qui l’ont engendré. On ne va pas résoudre les problèmes mondiaux de nourriture, énergie, matières premières, en restant au bas niveau politique de compétition et de guerres entre les Etats. Nous le voyons tous les jours. Ce que mon expérience politique européenne m’a appris est que l’on est parvenu à résoudre des problèmes insolubles auparavant, comme la violence et les guerres entre les peuples européens, parce que l’on a accepté de monter de niveau politique, en créant les structures de l’Union. Ce changement de paradigme politique suppose aussi un changement de mentalité qui se fait au sein de chaque gouvernement qui vient à Bruxelles. Tout cela est en train de se passer sous nos yeux. Mais personne ne parle de ces excellentes nouvelles. Et la plupart des gouvernements décrivent l’Union européenne comme un marché, c’est-à-dire un poussin jaune, alors qu’il s’agit d’un aiglon.
Les médias parlent beaucoup d’un comportement éthique à apporter à la sphère économique capitaliste. Comment voyez-vous un monde économique organisé où la dimension éthique dépasserait de loin le simple atout marketing ?
Au niveau de la société industrielle finissante, il est vrai que l’éthique n’est et ne restera qu’un simple atout de marketing. C’est tout à fait exact, dans la mesure où nous sommes encore dans une économie industrielle capitaliste.
Mais selon les statistiques officielles, l’économie de l’UE est déjà au minimum à 45% dans l’économie de la connaissance. Les USA à plus que 75%. Il me semble prudent d’en tenir compte. Et d’avoir une stratégie double industrielle capitaliste d’une part et post industrielle et post capitaliste d’autre part. Or dans la nouvelle société post industrielle de la connaissance, tout devient de plus en plus transparent. Et donc si votre engagement éthique n’est qu’une façade sans contenu réel, les consommateurs le sauront de plus en plus vite et vous allez perdre des valeurs immatérielles (réputation, enthousiasme, etc. ). Des grandes entreprises comme Coca-cola et Nike et bien d’autres ont appris durement la leçon.
Pensez-vous que l’Humanité dans son entièreté puisse se passer totalement de repères hiérarchiques structurants ?
Non l’Humanité ne peut se passer de repères structurants, évidemment. Mais la forme hiérarchique de ces repères est en train de changer plus en une génération qu’elle n’a changé pendant des millénaires. Là est la difficulté. Nous passons de repères hiérarchiques à des repères en réseaux plus horizontaux. Et cela personne ne l’a décidé. Mais cela advient. J’avance certaines explications dans mon livre. La principale est que c’est probablement la seule manière de survivre ensemble dans une société en réseaux.
Et soudain nous découvrons que les femmes semblent parfaitement à l’aise dans cette mutation, puisqu’elles fonctionnent intuitivement en réseaux depuis toujours, puisque la famille qui est la cellule de base de la société est et doit rester un réseau de solidarité essentiel. Elles ne semblent pas avoir de problèmes majeurs dans ces changements profonds de repères, puisqu’elles transposent aux entreprises ou à leur fonction politique ce qu’elles font déjà au niveau de la famille. Tandis que les hommes ont à comprendre d’abord ce qui se passe. Puis à déconstruire les pyramides intérieures et extérieures, pour ensuite s’adapter aux nouveaux types de repères structurants plus horizontaux qui sont en train de s’imposer à une vitesse incroyable. Ces changements sont donc plus pénibles pour les hommes que pour les femmes.
Comment voyez-vous l’évolution du rapport entre les institutions religieuses et les croyants dans une société transmoderne ?
Il y a d’abord une bonne nouvelle : L’histoire semble donner raison à André Malraux qui avait annoncé que le 21° siècle serait spirituel ou ne serait pas. Nous sortons heureusement de la modernité qui avait fini, dans sa phase finale, à considérer les religions comme destinées à disparaître définitivement. La transmodernité pose officiellement l’homme de demain comme ayant une composante spirituelle. Un nouveau dialogue est donc possible entre les prémodernes, dont beaucoup sont des responsables religieux, et la nouvelle génération plus transmoderne. On est d’accord sur les enjeux spirituels de l’Humanité et de chaque individu.
Mais la demande de nombreux jeunes est plutôt en recherche d’un « staretz » (ancien) comme nous décrit Dostoievsky, c’est-à-dire d’un guide dans un chemin spirituel personnel et authentique.
Les religions sont elles à même de répondre à cette demande implicite de la jeune génération. Oui et non.
Non car nos prêtres et pasteurs n’ont pas été formés pour cette nouvelle tâche. Ils ont été formés pour administrer les communautés chrétiennes dans un monde de chrétienté et dans le cadre d’un sacré vertical qui n’existe plus. Il ne faut donc critiquer personne, car tous ces changements sont extrêmement rapides et profonds, et personne ne les avait prévus. Mais, il faut se rendre compte que la demande de la jeune génération a complètement changé. Et que le clergé actuel peine à y répondre.
Oui, car les Eglises renferment encore une génération de contemplatifs dans des centaines de couvents à travers le monde. Et la tradition des Eglises comporte des trésors de sagesse et de littérature pleine d’exemples éminents de cheminement spirituels authentiques, plus ou moins acceptés par l’Eglise. Parfois l’Eglise les a reconnus et en a fait des grands Saints comme St François, St Bernard de Clairvaux, Saint Benoît, Sainte Catherine de Sienne, Saint Ignace, St Jean de la Croix, etc. Parfois ce furent de grands mystiques comme Maître Eckart, Marguerite Porete, ou Jean Huss, mais ils furent soit condamnés par l’Inquisition comme Eckart, soit condamnés et brûlés sur le bûcher, comme Huss et Porete. Il n’en reste pas moins que toutes les Eglises catholique, orthodoxes, et Réformées, contiennent des trésors inestimables d’enseignements concernant le chemin spirituel authentique.
Selon vous, une cohabitation sur la même planète d’un monde transmoderne tel que vous le décrivez et d’un monde qui ne s’inscrirait pas dans cette évolution est-elle possible ?
Oui évidemment. Il est évident que l’on ne va pas transmoderniser l’ensemble de la planète immédiatement. Il y aura une permanence de plusieurs milliards de prémodernes qui vont continuer à vivre de l’agriculture et vivre un sacré et des structures verticales. Et de nombreux intellectuels modernes vont probablement mourir sans comprendre que la modernité est en bout de course. Mais ce qu’il est important de comprendre c’est que les solutions innovantes dont nous avons besoin pour survivre en ce 21° siècle, seront élaborées au sein de la population transmoderne qui augmente de manière constante et essaye déjà dans la monde entier de faire une synthèse nouvelle et originale entre le meilleur de la modernité et le meilleur de le prémodernité.
Vous présentez une vision du monde qui est très éloignée des pulsions naturelles du genre humain et de la réalité du capitalisme financier. Pensez-vous que l’homme puisse s’élever au niveau de description élaboré dans votre ouvrage ? A l’instar de la République de Platon, cette conception du monde ne pèche-t-elle pas par excès d’idéalisme ?
Excellente question. Car elle est sur toutes les lèvres. L’économie capitaliste et industrielle nous a convaincus que l’économie se jouait au niveau du cerveau reptilien, et que cela ne changerait jamais. Et il est vrai que l’économie de la connaissance, comme je la décris dans son fonctionnement actuel et celui de certaines entreprises, ne semble plus procéder du cerveau reptilien, mais d’une zone plus évoluée du cerveau. Il est vrai que je ne parle pas du même paradigme que l’économie capitaliste et industrielle. Mais je ne parle pas non plus du même paradigme que celui de Platon, qui peut être considéré comme un des Pères fondateurs de la rationalité moderne.
La vision que je propose est nouvelle. C’est vrai. Mais tout d’abord elle fonctionne déjà au sein de milliers d’entreprises dans le monde. Je ne fais que décrire de manière un peu nouvelle un changement qui est déjà là.
Ensuite, l’Humanité n’a pas beaucoup de choix. Si elle veut survivre, elle est obligée de changer de niveau de réflexion et de paradigme. Car il devient de plus en plus clair pour un nombre croissant d’observateurs que nous ne pourrons pas en sortir avec notre manière actuelle de raisonner. On sent la nécessité de changer de niveau de réflexion, quel que soit le nom que l’on donne à ce nouveau niveau.
Les grands cabinets d’audit, d’expertises comptable et fiscale, de consultance d’entreprise conseillent à celles-ci, en Europe, de ne consacrer qu’une cellule de 3 à 4 personnes au département Recherche en Knowledge Economy. Comment justifiez-vous cette extrême prudence de la part de ceux qui sont chargés d’optimiser les performances des sociétés qui se confient à leurs soins ?
C’est une remarque très intéressante qui donne la mesure de la prise de conscience du changement en cours. Notre économie est à 50% dans la connaissance mais nous n’y consacrons que quelques pourcents de nos ressources. Ceci donne la mesure exacte de l’absence de vision qui risque de coûter cher à l’Union Européenne, alors que Singapour, la Corée, la Chine et d’autres pays ont prévu des budgets imposants pour étudier et préparer l’économie de la connaissance.
Afin de donner à nos lecteurs un exemple concret, pourriez-vous nous développer la structure, l’objet social et le fonctionnement d’une société commerciale dont la vie et les bénéfices seraient animés uniquement selon les critères de votre ouvrage dans le cadre d’une société de la connaissance ?
Il suffit de reprendre l’exemple de la société ASKO que je donne à la page 154.
« Cette entreprise que nous appellerons ASKO a été créée récemment avec peu de fonds de départ. Elle a été très performante dans la construction et gestion des sites Internet de grandes entreprises ou institutions. Elle a, il y a quelques années, gagné un contrat de gestion de la Commission européenne. Suite à ce contrat, son action en bourse a augmenté de 100%.
Le contrat précise qu’il s’agit de mettre sur le site Web de la Commission, dans un délai de 48 heures et sous une présentation impeccable, toutes les traductions en toutes les langues officielles de l’Union de tous les textes produits par la Commission chaque jour.
L’”usine” est un plateau avec des ordinateurs et des intellectuels qui ont un ou deux diplômes universitaires et parlent couramment trois ou quatre langues. L’investissement matériel est minime. Le rôle du capital financier et de la technologie est 20% maximum. Le reste c’est du capital humain et intellectuel qui produit de la connaissance à partir de connaissance.
Le directeur est conscient que sa fonction n’est absolument plus du tout “conquête, commandement et contrôle”. Plus possible de contrôler les traducteurs grecs ou finlandais, slovènes, hongrois etc. Sa fonction est de :
- Soigner l’outil de production: les intellectuels qui font le travail et qui sont plus compétents que lui dans leurs domaines respectifs, notamment les langues. Il faut qu’ils aiment leur milieu de travail et acceptent de continuer à travailler dans la firme. Bref il doit les motiver pour qu’ils reviennent le lendemain matin avec leur “outil de production”, leur intelligence.
- Contrôler la qualité du travail. Mais comment faire pour contrôler la qualité du travail? Alors qu’il est incapable de connaître toutes les langues. Il a eu une idée de génie : mettre les membres de son équipe en réseau avec les personnes extérieures qui ont écrit les discours, avec les responsables des systèmes de traduction officiels, mais aussi avec les ambassadeurs, partis politiques, syndicats, media etc. Et cela pour chaque langue. Et ainsi il a crée un nouveau système de contrôle de qualité, autogéré par les réseaux linguistiques qu’il a suscités. Car tous les grecs au sein du réseau grec ont avantage à ce que le texte soit parfait. Il ne s’agit pas de commencer le débat politique sur une base inexacte.
- Veiller à ce que la communication fonctionne bien au sein de l’entreprise, et avec l’extérieur: avec les autres traducteurs des autres langues. Si l’on a un problème avec une langue il est très possible que certaines ou toutes les autres langues l’aient aussi. Il est absolument indispensable que la politique de traduction soit harmonieuse. Mais également, il est crucial que chacun des traducteurs aient d’excellentes relations avec les cabinets de la Commission, et ceux qui produisent les documents.
- Veiller au capital humain: Leur fournir les occasions de recyclage et de formation continue: congrès, voyages contacts etc..
- Veiller à la valeur immatérielle de l’entreprise: la qualité de l’ambiance, des relations avec le personnel. L’implication sociale de l’entreprise dans le quartier…
- Veiller aussi au plan de carrière de chacun. Afin que son travail au sein de l’entreprise s’inscrive dans un plan de carrière personnel… au sein même de l’entreprise…et pas ailleurs!
Bref nous sommes dans un autre monde…
Mais l’histoire n’est pas finie…
On a offert au directeur de ASKO un sac de millions d’euros pour acheter son entreprise. Et il a accepté. Le lendemain, le nouveau directeur (étranger) est arrivé et a commencé à donner des ordres arbitraires à tout le monde… Ce nouveau manager fonctionnait selon le modèle du management industriel classique de “commande et contrôle”. Deux jours plus tard une partie du personnel donnait sa démission. Une semaine plus tard le contrat avec la Commission était suspendu. Et l’action en bourse perdait énormément!
Que faire? Le nouveau directeur a compris un peu tard. Il a réengagé l’ancien directeur, qui a accepté de revenir, mais en étant grassement payé! Ce dernier a téléphoné à tout le monde et tous sont revenus. Le contrat a été rétabli. L’action est remontée.
Excellent exemple de transition du management de la société industrielle au management de la société de la connaissance! Il ne s’agit pas, on le voit, de se tromper de logique de gouvernance. On ne peut pas être un chef d’entreprise « industriel » dans une entreprise de connaissance. Cela peut coûter cher, très cher. Gare à ceux qui ne comprennent pas le changement.

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